
Bon, alors voilà pour vous, chers visiteurs, un résumé du dossier de l'Île René-Levasseur, présentement d'actualité...
Formée il y a quelques 210 millions dannées par un météorite, lîle René-Levasseur, qui sétend sur 2 020 km2, abrite une flore relativement âgée (on y retrouve des arbres de 120 à 350 ans) ainsi quune faune très diversifiée. Qualifiée "délément géologique rare" par le ministère de lEnvironnement, " lOeil du Québec" se classe quatrième au monde en terme dimportance selon The Earth Impact Database1.
L'île René-Levasseur est l'hôte d'une faune et d'une flore exceptionelle. Plus de 3000 orignaux (1,5 orignal par km2), des caribous (espèce menacée), des martres (espèce menacée), des carcajous (espèce menacée), des gros loups (espèce menacée), des lynx, des ours, etc y vivent en équilibre depuis des siècles2.
Alors voilà qu'en 1997, le gouvernement du Québec a permis à la compagnie Kruger, de Montréal, d'exploiter 80% de la forêt recouvrant l'île (certains articles affirment plutôt que c'est 90%; le 10 ou 20% restant faisant partie d'un espace protégé). Les coupes étaient autorisées à partir de 2003.
C'est donc depuis le début de 2003 que ce dossier fait les manchettes. Les deux principaux acteurs mêlés dans cette affaire sont les suivants:
La compagnie Kruger: Kruger est l'une des rares sociétés privées oeuvrant dans le secteur canadien des pâtes et papiers. Kruger inc. et les intérêts de la famille Kruger regroupent environ 10 500 employés au Canada et à l'étranger. Le siège social de Kruger inc. est situé à Montréal.
Kruger offre une gamme de produits fabriqués à partir de fibres vierges et recyclées : papier journal, papier couché et surcalandré, carton, papiers recyclables et emballages en carton; papiers à usages domestiques; bois d'oeuvre et panneaux de bois.
En 1997, Kruger inc. a fait l'acquisition de Papiers Scott limitée. Premier producteur canadien de papiers à usages domestiques et industriels, cette société fabrique des produits réputés comme Cottonelle, Purex, White Swan, Capri, Viva, ScotTowels et Scotties, ainsi que de nombreux produits hors foyer pour usages commerciaux et industriels dans tout le Canada3.
Krugger est attaquée entres autres dans ce dossier par Raphaël Picard, le chef des Innus de Betsiamites (communauté autochtone locale) et par la coalition SOS Île René-Levasseur. Le premier voudrait les forcer par l'entremise des tribunaux (il a intenté une demande d'injonction à la cour supérieure du Québec au début de l'année) à négocier l'exploitation à partir des droits acquis de son peuple; il affirme que "le temps de la colonisation est révolu". Son attaque se dirige par contre davantage vers nos deux paliers de gouvernement. Les seconds sont une coalition de diverses organisations écologistes qui, comme vous pouvez le deviner, s'opposent aux coupes et affirment que "des actions devront être mises en oeuvre afin de prioriser le respect des écosystèmes et permettre au communautés régionales de gérer la ressource localement, de façon durable"4.
Kruger attaque tous ceux qui s'opposent au projet non pas tellement en s'exprimant publiquement (ses travailleurs par contre le font) mais en allant de l'avant avec les coupes, même si l'affaire est devant les tribunaux5. Elle a récemment obtenu l'accréditation "CSA", l'aval du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE, qui émettait par contre certaines réserves) et toutes les permissions en règle du gouvernement du Québec. Elle ne se croit donc pas en tort et souhaite négocier avec M. Picard, mais pas avant qu'il ne cesse ses poursuites.
Raphaël Picard: Chef des Innus de Betsiamites...
Raphaël Picard est attaqué par la fédération des chambres de commerce du Québec, le conseil de l'industrie forestière du Québec, la Kruger, l'aile de l'industrie forestière de la CSN et une part importante de ses propres électeurs. Toutes les premières organisations accusent Raphaël Picard de ne pas être conscient des impacts économiques que pourrait avoir une décision de la cour en sa faveur. Ils l'invitent tous à venir négocier avec Kruger. Ils rappellent que plus de 1500 emplois directs et indirects sont en jeu. Plusieurs de ses électeurs l'accusent également de n'avoir jamais consulté la population et d'être parti dans une croisade dont ils ne veulent pas; certains l'accusent de voyager en BMW et de faire de nombreux voyages alors qu'il affirme qu'il n'a pas suffisament d'argent pour financer des projets dans la communauté.
Raphaël Picard attaque principalement les gouvernements du Québec et du Canada. Il les accuse de ne pas faire respecter les droits ancestraux des Innus sur leurs terres de la Mauricie. Il croit pouvoir faire reconnaître ses droits par les tribunaux (le gouvernement du Québec a signé avec les Innus en 2004 en entente de principe reconnaissant les droits acquis de ce peuple autochtone). Il accuse le gouvernement de ne pas être sorti de l'ère de la colonisation en permettant à une compagnie comme Kruger de détruire leurs territoires de chasses et de bouleverser leurs habitudes de vie6.
Que faut-il en penser?
Nous nous retrouvons dans un conflit où tous les opposants clâment qu'ils accordent une grande importance au développement durable et où tous s'accusent mutuellement d'être de mauvaise foi. La Kruger et ses alliés (CSN, Fédération des chambres de commerce, conseil de l'industrie forestière du Québec etc.) sont de l'avis que pour parler de développement durable, il doit y avoir développement. De nombreux emplois sont effectivement en jeu (le bois de l'Île René-Levasseur fournit deux scieries dans le nord du Québec et une à trois Rivières) et il est clair que même si dans le cadre de négociations les Innus concèderaient beaucoup à la compagnie, des emplois seraient inévitablement touchés dans des régions où on souffre déjà d'un exode massif. Comment expliquer à un travailleur qui doit faire vivre sa famille que c'est au nom du développement durable qu'il perd son emploi? Il faut aussi comprendre leur argumentation dans le cadre d'un Québec où presque toutes les ressources forestières ont été exploitées et où chaque permis d'exploitation compte.
D'un autre côté, le chef Picard, les écologistes et de nombreux autres intellectuels se demandent comment on peut parler de développement durable lorsqu'on coupe 80% d'une forêt boréale considérée comme un trésor mondial pour en faire du papier de toilette. Le chef Picard ne s'oppose pas à l'exploitation de la forêt; il affirme même que sa nation "ne demande pas mieux qu'être partenaire de projets respectueux de l'environnement, structurants et créateurs d'emplois". Ce qu'il dit désirer, c'est que le droit de son peuple de décider de l'avenir de son territoire soit préservé (droit supposément reconnu dans les ententes de 2002-2004). Il est appuyé dans cette démarche par les écologistes qui semblent faire davantage confiance aux Innus qu'à Kruger pour bien gèrer la ressource.
Au travers de tout ça se retrouvent les électeurs de Picard, qui sont divisés, et le gouvernement, qui ne peut réellement décider franchement entre une atteinte à l'économie du Québec ou une atteinte à l'autonomie des peuples autochtones et à sa propre réputation de gouvernement qui affirme haut et fort son attachement aux valeurs de développement durable. Il est possiblement soutenu dans son immobilisme du fait que la Kruger respecte toute la réglementation en vigueur et qu'elle a même passé le test de quelques BAPE (ce qui est cependant contesté par les écologistes compte tenu des réserves du BAPE).
Conclusion
Ces acteurs sont-ils vraiment de mauvaise foi? Personne ne peut l'affirmer car comme nous l'avons vu, ils possèdent tous des raisons valables pour continuer d'agir comme ils le font. La demande en papier ne va pas en diminuant et si nous cessons d'exploiter la forêt au Québec elle continuera d'être exploitée ailleurs; en Amazonie par exemple, où Kruger fait également affaire. Pour l'environnement la seule solution globalement valable serait donc de consommer énormément moins de papier (qui donc ici est prêt à ne plus se servir de son White Swan?). Mais cette solution engendrerait des pertes d'emploi au Québec et le développement durable, pour continuer à être du développement, ne doit pas devenir de l'appauvrissement. La solution la plus valable serait peut-être donc de lentement transformer l'économie du Nord du Québec pour qu'elle dépende moins de l'exploitation traditionnelle des ressources naturelles tout en continuant à encourager le consommateur par diverses mesures à respecter le principe des quatre R (réduire, réutiliser, recycler, revaloriser) pour faire diminuer la demande. Les droits des communautés autochtones devraient également bien sûr être respectés et nos ressources naturelles devraient être gêrées conjointement, puisque nous dépendons tous de cet environnement qui est de plus en plus malade. Ce scénario nous laisse cependant de nombreuses incertitudes: une entreprise comme Kruger ne serait-elle pas tentée de tout abandonner ici et d'aller concentrer ses activités où l'on ne la limite pas, nous faisant perdre du même coup notre capacité à effectuer une transition en douceur? Une fois le changement effectué, serions-nous capables de maintenir une activité économique qui rentabiliserait l'investissement nécessaire pour la période de transition? Et même si c'était possible, serions-nous capables de soutenir sur une longue période le développement dans le Nord du Québec sans trop porter préjudice à l'environnement?
Nous avons fait un bout de chemin, mais toutes ces questions restent ouvertes...
1relevé du site de l'UFP
2relevé du site du parti vert
3relevé du site de Kruger inc.
4relevé du site de SOS Île René-Levasseur




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